Vers la beauté de David Foenkinos
- Franceline Burgel

- 31 août
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 6 jours
Première édition, 2018, chez Gallimard
Lu en version folio
La beauté peut-elle soigner ce qui est brisé chez un individu ? Peut-on se soigner en se confiant à un tableau ? C’est en tout cas ce que cherche à démontrer David Foenkinos dans son roman Vers la beauté.
Le pitch pose d’emblée une énigme : Antoine Duris, éminent professeur d’Art à l’université de Lyon, vient de quitter son poste d’enseignant comme sur un coup de tête. Il prétexte le besoin de s’isoler pour se consacrer à l’écriture. Son entourage ne comprend rien à cette disparition soudaine qu’il juge inquiétante.
Antoine se retrouve gardien au Musée d’Orsay, dans la salle Modigliani. Son arrivée interroge la responsable des ressources humaines, Mathilde, qui s’étonne de cette décision de la part d'un éminent professeur. Elle va se mettre en quête de savoir ce qui a poussé son nouveau salarié à opter pour cet emploi insignifiant.
La patte de David Foenkinos
L’exposition : On y suit Antoine Duris, un professeur d'art devenu gardien au Musée d'Orsay. Mutique, passif, il semble fuir sa vie. Rien ne vient véritablement lancer l'action, si ce n'est la curiosité de la responsable des RH qui cherche à comprendre son comportement. Ce premier acte s'achève devant la tombe d'une inconnue.
L’analepse : Le récit bascule dans le passé. On découvre la rupture d'Antoine, sa dérive, puis son rapprochement avec une jeune étudiante en art. L'auteur installe alors le doute : et si le professeur était responsable de la tragédie ?
Le cœur du drame : La troisième partie se focalise enfin sur cette jeune fille et sur le traumatisme qu'elle subit. L'auteur retarde la vérité aux deux tiers du roman pour maintenir le lecteur sous tension.
Le rebouclage : La dernière partie ramène le récit au présent pour lier le destin des personnages.
Cette construction en miroir/analepse, avec un événement pivot assez loin dans le récit est devenue une structure classique de la littérature contemporaine. Il sert à masquer le traumatisme pour ne le révéler que lorsque nous nous sommes attachés au personnage.
Mais si la mécanique est astucieuse, le roman souffre à mon sens de choix peu crédibles qui ne sont pas toujours à la hauteur de la gravité du sujet.
La RH qui enquête sur Antoine, accepte, par exemple, de partir avec lui à Lyon alors qu’elle doute de lui et qu’elle ne le connaît pas vraiment. Elle laisse ses enfants, simplement avec cet argument : « Cela la rendait heureuse, elle voulait être utile à cet homme. » Arrivés sur place, elle et lui se retrouvent dans la même chambre, dans le même lit.
La réflexion de l’auteur sur le fait qu’Antoine voit une demi-lune dans le ciel et qu’ils sont à Tassin-la-Demi-Lune, si elle est poétique, sonne faux dans le contexte.
Les notes de bas de page, signature de l’auteur, sortent le lecteur du fil de sa lecture. Certaines sonnent comme des injonctions ou des conseils, telles que : « Il ne faut jamais chercher à comprendre pourquoi quelqu’un nous désire. » Pourquoi ne pas les avoir intégrés dans le récit ?
Le livre entend questionner la portée réparatrice de l’art, mais la réponse apportée reste assez légère ou mal expliquée.
David Foenkinos écrit : « Face à un tableau, nous ne sommes pas jugés, l’échange est pur, l’œuvre semble comprendre notre douleur et nous console par le silence, elle demeure dans l’éternité fixe et rassurante, son seul but est de vous combler par les ondes du beau. Les tristesses s’oublient avec Botticelli, les peurs avec Rembrandt et les chagrins se réduisent avec Chagall. »
La réponse de l’Art à ce genre de drame me semble largement en deçà de la gravité du sujet traité, même si nous le savons, l’art-thérapie peut aider à la reconstruction après un traumatisme.
Que me reste-t-il de ce livre en tant romancière en quête d’apprentissages ?
Une question demeure : pourquoi avoir choisi de narrer cette histoire par le prisme d’Antoine Duris, et pas directement par celui de la victime elle-même ? L’avancée dans l’art, la relation à la création et le cheminement vers la guérison auraient pu se construire de façon plus fine, intime et incarnée. En confiant le récit à ce professeur passif, le roman réduit le drame vécu par la jeune fille à un simple rouage dans la prise de conscience d’un autre. Le protagoniste lui vole la tragédie, en quelque sorte.
Ce n'est pas que la psychologie soit absente, mais elle semble parfois téléguidée par l'idée théorique que l'auteur cherche à illustrer.
Je constate une fois de plus que la construction d’une histoire autour d’une intention est un réel défi. Vouloir illustrer une thèse — ici, la capacité réparatrice de la beauté — est un exercice sacrément difficile : les choix stratégiques qui touchent au point de vue narratif, à la voix et au scénario peuvent conduire à des romans très différents.
Bilan de lecture
Le point positif que j’y vois, c’est la découverte de cette armature en quatre temps. Même si le procédé peut montrer ses limites, la mécanique d’une telle structure chronologique reste un exercice de construction intéressant pour un de mes prochains romans.
Pour le reste, je garde un sentiment très mitigé sur un ouvrage qui ne m’apparaît pas à la hauteur de son sujet et dont il ne me restera, peu ou prou, rien. Les romans contemporains m’ennuient, je crois, car ils souffrent souvent de trop vouloir défendre une thèse.
Il en résulte des récits-dissertations, plus ou moins bien argumentés, plus ou moins esthétiques, dans lesquels les ficelles narratives restent trop visibles. J’imagine le journaliste d’émission littéraire poser la question à l'auteur : « Et l’Art dans tout ça ? Alors, pensez-vous réellement que l’Art peut sauver ? » Est-ce que la nécessité de se mettre en avant pour vendre son livre nous oblige à nous faire passer pour des penseurs ou des philosophes que nous ne sommes pas (tous) ?
Dans ce cas précis, je serais bien en mal d’exposer en quoi l’art est un remède aux maux et en quoi la beauté (il conviendrait d’expliquer ce que l’on entend par « beauté » d'ailleurs) est un pansement ; et pas davantage après avoir lu ce livre.
Raconter une histoire à travers des émotions, oui. Vouloir en faire une démonstration, non. Et à l'inverse, je me méfie beaucoup de la post-construction dans laquelle on prête aux auteurs des intentions qu’ils n’avaient pas au départ.




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