Ecriture : derrière le travail scrupuleux, le syndrome de la bonne élève
Il y a peu, une consoeur a voulu découvrir L’Ombre de Mathilde, mon deuxième roman. Parmi ses retours, deux remarques m’ont interpellée :
Le côté « bonne élève » qui ressort de mon écriture.
L’encouragement à « lâcher les chevaux ».
J’ai donc voulu comprendre ce qui dans mon style donne cette impression. Pour ce faire, j’ai soumis quelques pages de mon roman en cours à une IA et je l’ai questionnée sur ce côté « bonne élève ». S’est ensuivie une discussion passionnante et particulièrement éclairante.
Ce que j’ai découvert fait exactement se rejoindre les deux points : l’élève et les chevaux.
Qu’est-ce que le syndrome de la bonne élève, en réalité ? En grande partie, la peur du malentendu. Je veux être certaine que le lecteur a bien compris la scène, donc j’intellectualise les émotions plutôt que de les faire vivre. Je cherche à produire une copie parfaite, en quelque sorte (n’y aurait-il pas un petit syndrome de l’imposteur derrière tout ça ? À coup sûr…, j’en parlerai à mon psy), mais pas seulement.
Je le vois aussi comme une déformation professionnelle : je viens du monde de la biographie. Dans le récit de vie, les verbes de perception et de réflexion intérieure sont essentiels pour réancrer le narrateur dans ses souvenirs (« J’ai compris que », « J’ai ressenti de la peur », « Il me semblait que », « je sentais bien que »). La biographie est un récit filtré par la prise de recul.
Mais dans un roman, ces verbes (qu’on appelle verbes filtres ou verbes-écrans, et que la narratologie nomme médiatisation perceptive) ont la fâcheuse tendance à détruire l’immersion du lecteur. La liste de ces verbes est longue : sembler, paraître, avoir l’air, sentir, deviner, s’apercevoir, comprendre, savoir, réaliser, se convaincre, se dire, penser que, songer que, etc.
Donc, si j’en reviens à la « bonne élève », je dirais que j’ai effectivement tendance à contextualiser et à surexpliquer.
Voici un exemple, un peu cliché, tiré du premier jet de mon roman en cours :
« Victor glisse un regard par l’entrebâillement de la porte. Il aperçoit Marguerite immobile devant la fenêtre et devine, à la raideur de ses épaules, toute la détresse qui la submerge. »
J’analyse ce paragraphe :
« Victor glisse un regard… » : Je retarde l’action par la préparation du regard. Donc, je m’intéresse à la perception de mon personnage, au lieu de livrer directement ce qu’il y a à voir.
« Il aperçoit Marguerite… » : Le verbe apercevoir pose l’œil de Victor comme un filtre entre le lecteur et le décor.
« …et devine […] toute la détresse » : Le verbe filtre « deviner » est suivi d’un nom abstrait (détresse). On est en plein dans le Tell (l’explication) au lieu du Show (l’incarnation). Victor ne peut pas « voir » la détresse ; en revanche, il peut observer ce qu’elle génère physiquement chez Marguerite.
Pour corriger et améliorer tout ça, je peux écrire :
« Victor retient son souffle et pousse la porte. Dans la lumière crue de la fenêtre, Marguerite ne bouge pas. Le dos raide, elle serre son mouchoir de batiste, les yeux fixés sur la cour désormais vide. »
C’est un exemple poussé à l’extrême, heureusement ! Mais ce travers est suffisamment présent dans mes textes pour assagir le récit là où il demande de la chair et du relief.
J’en viens donc à la question équestre.
En supprimant ce filtre et en m’abstenant de tout expliquer, je laisse enfin mes lecteurs vivre la scène de l'intérieur, au plus près du personnage.
Je dois lâcher les rênes… mais surtout lâcher la grappe à mes lecteurs !
Je précise que L’Ombre de Mathilde a été lu par un bêta-lecteur professionnel, et corrigé par une correctrice professionnelle également. Aucun d’eux ne m’a signalé ce travers.
Mon troisième roman est en phase de réécriture. Il est donc encore temps pour moi de redresser le tir.



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