Avant l'été de Claudie Gallay
- Franceline Burgel

- il y a 3 jours
- 7 min de lecture
Aux Éditions Actes Sud (2021)/Lu dans la collection Babel (2023)
J’ai rencontré Claudie Gallay lors de mon dernier Salon du livre et n’ayant rien lu d’elle depuis Les Déferlantes (ça commence à dater !), j’ai choisi "Avant l’été" qui me semblait correspondre à l’ambiance du moment et pour lequel j’ai eu droit à une sympathique dédicace.
Avant l’été raconte le passage à l’âge adulte de cinq jeunes femmes, et surtout de Jessica, la narratrice.
Claudie Gallay prend le temps de planter son décor, d’enraciner les personnages dans cette petite bourgade où tout le monde se connaît.
Jessica vit chez ses parents. Sa mère s’occupe de l’hôtel dans lequel la famille s’est installée, son père est maçon. L’établissement vient de la grand-mère qui le tenait déjà. Jessica refuse cet avenir tout tracé. Elle a besoin de s’extraire de ce rôle dans lequel on voudrait l’enfermer.
Les cinq amies inséparables projettent d’organiser un défilé de mode à l’occasion d’un concours local. La préparation, puis le défilé sont bien sûr des prétextes pour faire évoluer les personnages, pour tendre les rapports entre elles, pour éloigner ou rapprocher ces personnalités qui s’affirment.
Avant l’été est un roman sur le passage à l’âge adulte, mais c’est aussi un hymne à la féminité, à l’amitié et à la sororité.
Un livre reflet d’une époque
Vingt-trois ans dans les années 1980, c’est grosso modo l’âge de Claudie Gallay qui dut piocher dans ses propres souvenirs pour construire cette histoire. Je me suis retrouvée pleinement dans cette ambiance que j’ai également connue.
On y redécouvre une société patriarcale où les hommes au sens large (ceux du village, les garçons de l’école, ou les oncles) agissent sans filtre. Dans ce tableau masculin plutôt sombre, seul le père de Jessica émerge comme une figure rassurante et bienveillante.
Claudie Gallay évoque la drague à ciel ouvert, les jeunes hommes qui se réunissent en meutes pour chasser l’ennui et traquer les demoiselles à coups de remarques vulgaires. Moreno appelle Jessica : « ma petite chatte » en pleine rue.
P. 71, elle dit : « Mon oncle Que-Que, lui, il tripote. Il est tactile. Quand il me dit bonjour, il m’embrasse, il met sa main à ma taille et il caresse un peu. On dirait qu’il a mille doigts. Il a toujours fait ça. Même quand j’étais à peine ado. C’est un sournois. Un vicieux. Il a du désir […]. C’est pour ça que quand il vient à la maison, je mets toujours de grands pulls. »
Les garçons traînent, désœuvrés (dans les années 1980, nous sommes aux balbutiements des jeux vidéo, et les téléphones portables n’existent pas encore), tandis que les jeunes femmes doivent quémander un peu de liberté, décider d’un moyen de contraception, affronter une grossesse non désirée.
Les parents comprennent mal les désirs des plus jeunes quand eux-mêmes étaient déjà au travail à 14 ans.
L’ambiance des années 1980 se niche aussi dans les détails : le frère de Juliette joue au tac-tac, le flipper trône au centre du Café, on écoute Jeanne Mas ou Daniel Balavoine. France Travail s’appelle encore l’ANPE.
Un roman d’émancipation et de quête du bonheur
La mère de Jessica a des principes. Elle reproche à sa fille de rester dans l’enfance avec ses copines. Elle devrait travailler, se marier (au risque de coiffer Sainte-Catherine) et avoir des enfants.
Jessica est perdue. Elle voudrait s’extraire de la fatalité, refuse de travailler à l’hôtel. Les questions sur l’avenir féminin hantent les jeunes femmes : doivent-elles se marier ? Avoir des enfants ?
p. 193, Jessica dit : « Ma mère dit qu’il faut en avoir. Et si possible des garçons, c’est mieux. Mais que les filles, ça aide. »
p. 175, une ancienne copine de classe (Lucie Dora) se marie. La sortie de la cérémonie religieuse sous une pluie diluvienne vire au cauchemar. La scène est cocasse, car la rivière à proximité déborde, les poissons échouent sur la place. Les femmes les ramassent à pleines mains dans un bain de sang. J’y ai vu une satire du mariage : le naufrage d’une vie.
Madame Barnes, une vieille dame fantasque qui a du mal à mettre de l’ordre dans la maison héritée de son père, embauche Jessica quelques heures par jour. Cette dame, qui « est née avec une cuillère en or dans la bouche », apprivoise lentement Jessica en lui faisant découvrir d’autres horizons, celui de la culture et de l’art, au risque de l’éloigner de ses amies. Elle l’invite à se tenir droite, à être polie. « Il faut apprendre », dit-elle.
P. 404, elle explique à Jessica : « On apprend, on ne désapprend pas. Avec du travail et de la curiosité, vous pouvez changer le monde et venir dans le mien. Moi, je ne peux pas aller dans le vôtre. Pour aller dans le vôtre, il me faudrait désapprendre, oublier tout ce que je suis, les livres lus, les voix entendues. » Elle assure que tout n’est pas question d’argent.
Au fil des pages s’instaure une sorte de concurrence entre les filles. Le groupe tient le coup, mais à mesure que l’histoire avance, on sent que quelque chose se fissure. Juliette, la copine de toujours, devient odieuse, tête à claques, cherche les limites de l’amitié jusqu’à tomber dans la délinquance.
À une centaine de pages de la fin, Jessica s’affirme enfin face à sa mère :
« Tu verras, on s’habitue. […]
— Je ne prendrai pas la suite.
— Tu dis ça mais…
— Jamais, je te dis. »
S’ensuit une accumulation de réflexions sur les choix qu’implique le passage à la vie adulte et l’abandon de la vie d’avant qui a construit notre identité :
p. 642 : « Il y a des suites, on ne les envisage pas et la vie vous les présente parce qu’on vous trahit violemment ou parce qu’on vous aime violemment ou alors parce que c’est la chance. Et soudain, devant, il y a un chemin surgi du hasard et on doit choisir vite, sans réfléchir, y aller, ou pas, avoir l’instinct. »
p. 646 : « Je veux tout avoir. Je veux être ici et ailleurs, partir et rester, je veux que les choses changent et que pourtant rien ne change. Je veux grandir aussi, continuer à vivre ici, avec vous, et je veux aussi m’en aller, et je pleure de m’en aller, je veux tout garder, ne rien perdre, ne rien quitter, ne rien jeter et tout jeter pourtant, vivre ma vie, et continuer celle de ma mère et celle de ma grand-mère et tourner le dos et m’en aller. »
L’écriture et la poésie des détails
L’histoire avance à coup de scènes courtes qui forment chacune une sorte de tableau. Claudie Gallay expose un regard sensible sur l’environnement de Jessica. Les détails poussent le réalisme : la dégustation d’un œuf à la coque, la tache de soleil qui se déplace sur le mur de sa chambre, les tiges des tulipes devenues gluantes parce que dans un vase depuis plusieurs jours.
Madame Barnes joue au flipper. Claudie Gallay se sert de cet objet emblématique de l’époque pour installer une métaphore sur le désir de lumière puis le retour inexorable dans le noir et l’immobilité : la mort.
Pp. 460-461 : « On perd tous à ce jeu, même les plus forts […]. Dès qu’on commence à jouer, la partie est perdue, la bille finira par être avalée. On joue pourtant. Pour ce moment exaltant où on tient la bille dans les hauteurs, quelques minutes où on la garde dans les lumières, et on a l’illusion qu’elle y restera. Rester dans les lumières, c’est l’enjeu. […] Et puis c’est à nouveau la chute. Le balancier ralentit, tac, tac… tac. Ça bat moins vite. La bille redescend. Elle glisse. Fini de rire, maintenant c’est tout droit, par ici la sortie. […] La machine tilte. Le tilt, c’est la plus triste des fins. Tout s’éteint. Plus rien à faire. La bille reste suspendue dans le vide, livrée à son propre mouvement. On assiste, impuissantes, à la descente, dans un silence complet de sons et de lumière, une fin loupée, une mort sans lutte. On ne peut plus rien faire, le score est éteint. La bille ricoche contre les parois, des rebonds impuissants, de plus en plus lents. »
La voix de Jessica m’a d’abord gênée dans sa façon de ne pas inverser les verbes de narration : le « dis-je » devenant « je dis » ou « je parle ». La lecture trébuche sur ce genre de détail. Mais finalement, au cours des pages, je me suis habituée à cette voix particulière, au plus près de l’oralité.
J’ai cherché les traces de l’autrice dans ce texte. En voici une :
P. 279, elle fait dire à madame Barnes : « pour lire vraiment, il faudrait connaître le chemin fait par l’auteur, ce qu’il veut ce qu’il cherche, ce qu’il nous cache, il faudrait connaître toutes les idées qu’il a abandonnées en cours d’écriture, là où il a hésité, où il a changé de direction, les demi-mots, les brouillons, ce qu’il a vécu pendant qu’il écrivait, quelle était sa vie, l’état de son bureau… »
Actuellement en pleine réécriture d’un premier jet de roman, j’ai trouvé cette remarque très juste. On juge un livre dans sa version définitive alors que tant de métamorphoses ont eu lieu avant. Malheureusement, on ne peut pas filmer l’évolution du travail comme on le fait pour un artiste plasticien. L’acte d’écrire reste une véritable chambre noire, un laboratoire intime où les hésitations et la genèse du texte s’effacent pour ne laisser place qu’à l’image finale.
Mon bilan de cette lecture
J’ai trouvé des longueurs à ce récit de presque 700 pages.
Une question m’a longtemps trotté dans la tête : comment Claudie Gallay a-t-elle construit cette histoire ? J’ai eu l’impression qu’elle la découvrait en l’écrivant, tout comme le caractère singulier de chaque personnage. J’ai la conviction que ce texte aurait pu être plus resserré.
J’ai pourtant pris un vrai plaisir à cette lecture. La plume de Claudie Gallay est empreinte d’une poésie du quotidien, portée par des métaphores savoureuses et des tableaux d’une grande beauté.
Pour terminer, un mot sur l’habillage du livre. Le titre, d’abord, ne me semble pas à la hauteur de ce que renferme l’ouvrage. Il ne laisse rien deviner de ce passage à l’âge adulte et résonne plutôt comme un titre de thriller. Bref, il manque d’incarnation et n’aide pas à situer l’atmosphère du récit.
La photo des filles en pleine campagne ne reflète pas l’univers du texte non plus. Tout se déroule dans une bourgade autour d’une place, les filles sont sans cesse en mouvement. Alors pourquoi cette mise en scène de vacances ?
Ces choix éditoriaux ne desservent-ils pas le travail de Claudie Gallay ?




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