Chanson douce, de Leïla Slimani
- Franceline Burgel

- il y a 19 minutes
- 5 min de lecture
Prix Goncourt 2016
Grand Prix des lectrices de Elle 2017
Grand Prix des lycéennes de Elle 2017
En ouvrant Chanson douce de Leïla Slimani, j’étais certaine que ce livre me plairait. Je n’avais encore rien lu d’elle, mais j’avais plusieurs fois écouté des interviews passionnantes de cette autrice. Car oui, Leïla Slimani fait partie de ces personnes qui parlent « vrai » et sans chichi, ce qui la rend très proche de nous.
L’histoire de Chanson douce est l’installation d’une emprise
Myriam et Paul Massé se mettent en quête d’une nourrice pour leurs deux enfants. Comme tous les parents, ils espèrent recruter quelqu’un de bien, et même pourquoi pas la perle rare des nounous. Ils la trouvent en la personne de Louise : la quarantaine, cheveux blonds, soignée, le portrait de la parfaite employée de maison. Louise va en effet se montrer attachante, serviable, indispensable.
La gradation correspond à l’emprise qu’elle installe vis-à-vis du couple au fil de l’histoire. D’abord, Louise brille rapidement par son excellence. On découvre notamment ses talents de cuisinière. Peu à peu, elle fait tout mieux que Myriam. Elle apprivoise Mila, l’aînée, jugée difficile par ses parents.
Ceux-ci sont soulagés de pouvoir vaquer à leurs occupations. Myriam évolue, on lui confie des dossiers de plus en plus complexes dans le cabinet d’avocats où elle travaille. Louise ne se contente pas de garder les enfants, elle materne aussi les parents : « Pardon d’abuser de votre gentillesse », disent-ils, et elle leur répond : « Mais je suis là pour ça. N’ayez pas d’inquiétude ».
Progressivement, l’autrice libère ses indices. P. 42 : « Dans quel lac noir, dans quelle forêt profonde est-elle (la nounou) allée pêcher ces contes cruels où les gentils meurent à la fin, sans avoir sauvé le monde ? » Louise se met à hauteur de l’enfant, mais lorsqu’elle se déguise, qu’elle joue à cache-cache, les petits ne la trouvent pas, ils en pleurent d’angoisse.
Au fil des pages, le lecteur comprend que les parents seront bientôt sous une totale emprise. P. 146, lorsque le couple rentre d’une semaine de vacances, et que l’appartement est propre et le repas préparé : « ils réagissent comme des enfants gâtés, des chats domestiques ». Louise les a domestiqués. Ainsi, la fée des premiers jours se transforme en loup.
La mécanique d’un thriller
Le livre est construit comme une tragédie grecque. La prolepse du premier chapitre plante le décor avec cette première phrase brutale : « Le bébé est mort. » On suffoque avec cette mère qui trouve ses enfants près de leur nourrice dans une mare de sang.
Leïla Slimani peut ensuite dérouler son histoire. Elle le fait de manière chirurgicale, en posant pièce par pièce les étapes qui conduiront au drame. Et c’est très efficace, car on prend le temps d’intégrer cette longue analyse sans se précipiter sur la lecture pour en découvrir l’issue. On se pose donc les questions du comment et du pourquoi, plutôt que du quoi (que va-t-il se passer).
Ce qui frappe dans cette écriture, c’est la rareté des dialogues. Leïla Slimani raconte, elle n’est pas dans l’instantanéité de l’échange, mais dans une construction lente. En privilégiant le récit à la parole, elle installe une distance qui renforce le sentiment de fatalité. Les personnages agissent, mais ils ne se parlent pas vraiment, ou alors seulement pour les nécessités du quotidien, laissant les lecteurs impuissants.
Chaque indice, chaque micro-dysfonctionnement s’ajoute aux précédents, créant un effet d’accumulation qui pousse la tension à son paroxysme.
Finalement, le découpage en chapitres de cette progression, qui fait alterner les tranches de vie du couple, de la nourrice avec les enfants et de l'intimité de la nourrice, pose les bases de l’enquête policière qui suivra.
Une observation fine des sujets de société
Leïla Slimani nous éclaire sur ce qui peut façonner un être pour le conduire au crime. Avant les Massé, Louise a traîné un mari médiocre et violent qui l'a laissée veuve et criblée de dettes, des employeurs qui l'ont traitée comme un fantôme, et une fille qui a fini par s'enfuir pour ne plus jamais donner de nouvelles. Elle est terriblement seule.
Il est question ici de grands sujets de société, notamment de la condition des femmes. L’autrice brosse le portrait de celles qui souffrent à la maison en rêvant de reprendre un travail, et de celles qui, l'ayant fait, s'embourbent dans la culpabilité. Mais elle montre aussi l'envers du décor : l’invisibilisation des employées de maison, le racisme latent (le refus des Maghrébines pour le poste de nourrice), et cette solitude extrême de ceux qui n'ont plus personne et luttent chaque jour pour simplement pouvoir se nourrir.
P. 111 : « La solitude lui sautait au visage au crépuscule, quand la nuit tombe et que les bruits montent des maisons où l’on vit à plusieurs. La lumière baisse et la rumeur arrive ; les rires et les halètements, même les soupirs d’ennui. »
L’écriture de Leïla Slimani est précise et organique (pp. 123-124) :
L’habillage de l’histoire
Le titre, Chanson douce, est un bijou : il s'agit de cette berceuse que la nourrice chante aux enfants, mais aussi celle qui finit par endormir les parents au fil des pages. Louise les piège dans son miel. Sous ce titre se cachent les tensions psychologiques les plus sombres. On peut passer des jours à trouver un bon titre et ne jamais le trouver.
Dans cette édition Folio, la photo renforce cette tension : elle zoome sur le buste d’une femme soignée, en uniforme bleu et blanc layette, col Claudine. On se prend à poser les yeux sur ce cou dont on aperçoit le départ et l’on pense à « passer la corde au cou » ou simplement à l’étouffement progressif que Louise opère sur ses patrons en saturant leur espace de vie.
Ce que Chanson douce de Leïla Slimani peut apporter à mon écriture :
La forme de la prolepse : Elle me plaît bien. J’ai envie d’expérimenter cette technique dans un prochain roman pour permettre à mes lecteurs de se plonger dans l'intrigue en en savourant les étapes, sans courir sur les lignes pour savoir ce qu'il advient.
L’écriture viscérale : Slimani expose les corps comme jamais : les morsures, les ventres flasques, les odeurs, etc. Elle présente les êtres d’une manière ingénieuse, loin des clichés. J’ai du mal à le faire dans ma propre écriture. L’inventivité du romancier est visible à de multiples niveaux : dans l'utilisation de la langue, dans les images qu'il convoque, dans l'architecture de son livre...
Le point de vue omniscient : Il ouvre vraiment la narration. Je pense que j’y reviendrai dans un prochain roman, car si je vois bien ce que m’apporte le point de vue interne indirect dans mon livre en cours, la narration omnisciente permet de surplomber le récit pour disséquer simultanément la folie intime et les failles de toute une société. Encore faut-il trouver des histoires qui s’y prêtent…
Une belle lecture que je conseille, sauf peut-être aux jeunes parents.




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