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Vers la beauté de David Foenkinos

Première édition, 2018, chez Gallimard

Lu en version folio

 

La beauté peut-elle soigner ce qui est brisé chez un individu ? Peut-on se soigner en se confiant à un tableau ? C’est en tout cas ce que cherche à démontrer David Foenkinos dans son roman Vers la beauté.

Le pitch pose d’emblée une énigme : Antoine Duris, éminent professeur d’Art à l’université de Lyon, vient de quitter son poste d’enseignant comme sur un coup de tête. Il prétexte le besoin de s’isoler pour se consacrer à l’écriture d’un roman. Son entourage ne comprend rien à cette disparition soudaine qu’il juge inquiétante.

Il se retrouve gardien de salle au Musée d’Orsay, dans la salle Modigliani. Son arrivée intrigue la responsable des ressources humaines du musée, Mathilde, qui s’étonne de cette décision de la part d’une personne aussi renommée. Elle va se mettre en quête de savoir ce qui a poussé le nouveau salarié à opter pour un rôle aussi insignifiant. Mais derrière cette fuite, l’histoire sombre dans la tragédie et il est difficile d’en dire plus sans dévoiler l’intrigue principale.


La patte de David Foenkinos

L’auteur a construit son histoire en quatre parties bien distinctes :

L’exposition : Antoine Duris prend ses fonctions de gardien de salle au Musée d’Orsay. On se demande pourquoi il est là. Le professeur est présenté comme le héros passif par excellence à qui tout peut arriver sans qu’il ne puisse réagir sainement. On ne comprend rien à sa démarche, à ce qu’il cherche, ce qu’il veut. L’auteur écrit qu’Antoine souffrait « d’une fracture de la répartie » et qu’il vivait « une rééducation sociale ». Sa sœur, qui le retrouve, l’interroge, mais Antoine n’est pas plus bavard. À cette étape de la lecture, je suis tentée d’abandonner. Plus loin, l’auteur écrit : « Le jour de leur rencontre, elle [Mathilde] avait eu le sentiment d’être face à un homme qui glissait ; un homme qui, même assis, respirait la chute. » Antoine réalise enfin une microaction en intervenant sur les platebandes d’un guide, complétant ses propos de quelques précisions. C’est un scandale, puis le suspense retombe aussitôt : il a fait ça pour revoir la RH. Ce premier acte se termine dans un cimetière, devant la tombe de la jeune fille qui traverse le reste du livre.

L’analepse : La seconde partie est construite comme un retour en arrière. On découvre le passé d’Antoine Duris et sa séparation d’avec Louise. Il est déboussolé, commence à la suivre dans sa nouvelle vie. Foenkinos cherche à brouiller les pistes en faisant tomber son protagoniste sous le charme d’une étudiante en Art. On se dit qu’il est peut-être à l’origine du drame qu’a vécu la jeune fille.

Le cœur du drame : Dans la troisième partie, on fait connaissance avec cette jeune fille à la fibre artistique remarquée. On apprend très tardivement, aux deux tiers du livre, ce qui lui est arrivé. Cette fin de troisième partie laisse le lecteur dans une attente : savoir si Antoine Duris s’est rendu coupable de quelque chose.

Le rebouclage : La quatrième partie reboucle sur le présent.

Cette construction en miroir/analepse, avec un événement pivot assez loin dans le récit est devenue une structure classique de la littérature contemporaine. Chez Foenkinos, ce découpage en puzzle dont la pièce centrale manque sert à masquer le traumatisme pour ne le révéler que lorsque le lecteur est profondément attaché au personnage.

Si la mécanique est astucieuse, le roman souffre à mon sens de choix peu crédibles qui ne sont pas toujours à la hauteur de la gravité du sujet.

Le premier acte d’exposition semble interminable, pas seulement parce qu’Antoine Duris est un héros passif, mais parce que l’auteur y intègre des actions peu crédibles. La RH qui enquête sur Antoine accepte de partir avec lui à Lyon alors qu’elle doute de lui et qu’elle ne le connaît pas. Elle laisse ses enfants, simplement avec cet argument : « Cela la rendait heureuse, elle voulait être utile à cet homme. » Elle et lui se retrouvent dans la même chambre, dans le même lit.

La réflexion de l’auteur sur le fait qu’Antoine voit une demi-lune dans le ciel et qu’ils sont à Tassin-la-Demi-Lune sonne faux dans le contexte.

Les notes de bas de page, signature de l’auteur, sortent le lecteur du fil de sa lecture. Certaines sonnent comme des injonctions ou des conseils, comme : « Il ne faut jamais chercher à comprendre pourquoi quelqu’un nous désire. » A mon sens, ces passages n’apportent rien de plus que ce qu’ils apporteraient directement intégrés dans le récit.

 

Le livre entend questionner la portée réparatrice de l’art, mais la réponse apportée reste assez légère ou mal expliquée.

David Foenkinos écrit : « Face à un tableau, nous ne sommes pas jugés, l’échange est pur, l’œuvre semble comprendre notre douleur et nous console par le silence, elle demeure dans l’éternité fixe et rassurante, son seul but est de vous combler par les ondes du beau. Les tristesses s’oublient avec Botticelli, les peurs avec Rembrandt et les chagrins se réduisent avec Chagall. »

La réponse de l’Art à ce genre de drame me semble largement en deçà de la gravité du sujet évoqué dans ce livre, même si nous le savons, l’art-thérapie peut aider à la reconstruction après un traumatisme.

 

Bon, et alors, qu’est-ce qui me reste de ce livre en tant romancière en quête d’apprentissages ?

Une question demeure : pourquoi avoir choisi de narrer ce drame par le prisme d’Antoine Duris, et pas directement par celui de la victime elle-même ? L’avancée dans l’art, la relation à la création et le cheminement vers la guérison auraient pu se construire de façon beaucoup plus fine, intime et incarnée. En confiant le récit à ce professeur passif, le roman réduit le drame vécu par la jeune fille à un simple rouage dans la prise de conscience d’un autre. De ce point de vue, le protagoniste lui vole la tragédie.

J’ai découvert au fil de l’écriture que le problème de la construction d’un récit autour d’une idée maîtresse est un défi majeur pour tout romancier. Vouloir illustrer une thèse — ici, la capacité réparatrice de la beauté — est un exercice sacrément difficile : les choix du point de vue narratif, de la voix et du scénario conduisent à des résultats profondément différents en fonction de la position des différents curseurs.

Dans le cas qui nous occupe, en privilégiant la structure du thriller et le regard d’un tiers sur le drame, il me semble que l’auteur a opté pour la mécanique du suspense au détriment de l’épaisseur psychologique.

D’autres sujets traversent le livre, comme celui de la honte, ou de l’inaction coupable face au drame. Ce sujet aurait pu offrir un arc psychologique beaucoup plus puissant s'il avait été davantage fouillé.

 

Bilan de lecture

Ce livre propose une histoire simple, voire hyper simple, qu’on pourrait résumer en trois ou quatre phrases et qui aurait pu faire l’objet d’une nouvelle. Récit presque ordinaire, tant le sujet traverse l’actualité, il résonne ici comme un témoignage organisé astucieusement en thriller. Le point positif que j’y vois, c’est de me confronter à cette armature en quatre temps. Même si le procédé montre ici ses limites, la mécanique d'une telle structure chronologique reste un exercice de construction intéressant pour un prochain roman.

Pour le reste, je garde un sentiment très mitigé sur un ouvrage qui ne me semble pas à la hauteur de son sujet et dont il ne me restera, peu ou prou, rien. Les romans contemporains m’ennuient, je crois, car ils souffrent souvent de trop vouloir défendre un propos.

Il en résulte des romans écrits comme des dissertations plus ou moins bien argumentées, plus ou moins esthétiques et dans lesquelles on voit les fils, en quelque sorte. J’imagine le journaliste d’émission littéraire poser ouvertement la question : « Et l’Art dans tout ça ? Alors, pensez-vous réellement que l’Art peut sauver ? » Est-ce que la nécessité de se mettre en avant pour vendre son livre nous oblige à nous faire passer pour des penseurs ou des philosophes que nous ne sommes pas ?

Dans ce cas précis, je serais bien en mal d’expliquer en quoi l’art est un remède aux maux et en quoi la beauté (il conviendrait déjà d’expliquer ce que l’on entend par « beauté ») est un pansement, et pas davantage après avoir lu ce livre.

Raconter une histoire à travers des émotions, oui. Vouloir en faire une démonstration théorique, non. Et je me méfie beaucoup de la post-construction dans laquelle on prête aux auteurs des intentions qu’ils n’avaient pas au départ.


Livre de David Foenkinos, Vers la beauté, sur un lit de fleurs

 

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