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La maison vide, de Laurent Mauvignier

Les Éditions de Minuit

Prix littéraire Le Monde 2025 

Prix des libraires de Nancy - Le Point 2025 

Prix Landerneau des Lecteurs 2025 

Prix Goncourt 2025

 

Je ne suis pas de celles qui se jettent sur le Goncourt. Pourtant, j’ai acheté ce roman très vite après ce couronnement, car bien avant l’évènement, on en parlait déjà comme d’un grand livre qu’on lit comme un « classique ». Et j’avoue que ce terme m’a particulièrement intriguée, moi qui suis sensible à la belle écriture, presque davantage qu’à l’histoire.

Et ce que j’ai lu m’a éblouie.

 

Je précise que je n’ai pas fait d’études littéraires. Mes observations sont empiriques. Je les fais avec mes armes et mon expérience très concrète de l’écriture, dans le but de progresser dans ce domaine.

 


Un roman d’invention, à partir du réel 


Laurent Mauvignier explore l’histoire de ses ancêtres pour mieux comprendre et remettre en contexte des évènements dont on lui a parlé et trouver les raisons du suicide de son père. Pour cela, il mène une enquête sur plusieurs générations, s’appuyant sur les objets restés dans la maison de famille (une médaille, un piano, etc.), les souvenirs des personnes qui ont connu ses aïeux, et certainement des documents consultés qui seraient venus confirmer ou infirmer certains d’entre eux.


P. 45, Laurent Mauvignier précise : « Je ne fais que des suppositions, des spéculations – du roman – c’est ça, je ne fais que du roman –, mais je crois que si ce que j’écris ici est un monde que je découvre en partie en le rêvant, je ne l’invente pas tout à fait : je le construis pièce à pièce, comme une machine d’un autre temps dont on découvre que le mécanisme a pourtant fonctionné un jour et qu’il suffit de le remonter pour qu’il puisse redémarrer ».

 

Généalogie proposée par Laurent Mauvignier dans La Maison vide.

Effectivement, le texte de Laurent Mauvignier se déploie presque mécaniquement sur plusieurs générations depuis un certain François, ayant vécu sous le Premier Empire jusqu’à lui-même.


Pressentant la présence de nombreux personnages, j’ai tracé l’arbre généalogique pour mieux comprendre les connexions entre eux.







Ainsi, Laurent Mauvignier nous offre une leçon d’histoire sur les deux derniers siècles, et notamment un éclairage très intéressant sur la rudesse, voire la violence de ces temps, à travers les habitudes de vie de la petite bourgeoisie, le milieu rural, la Grande Guerre et l’occupation allemande.


P. 252, nous en sommes au mariage de Marie-Ernestine. L’auteur écrit : « Ce qui se joue là, ce ne sont pas seulement les cris et les danses, les jeux, les rires d’une noce, c’est le nom même de ce qu’autrefois on appelait « fatalité », le nom du déterminisme social, comme on l’appellerait aujourd’hui, le nom de l’histoire – l’histoire et les histoires qui pivotent sur elles-mêmes et glissent, vacillent, emmêlées les unes aux autres et de si loin dans le temps que personne ne peut plus en démêler l’écheveau. »

 

Et même si la généalogie est connue dès le début, l’auteur s’autorise la fiction en construisant les univers, les personnalités, les déclencheurs. Cela donne un récit avec ses suspens, ses attentes et ses coups de théâtre. Le retour de Marie-Ernestine au foyer à la fin de ses études en est l’illustration. La scène est terrifiante, parce que, d’un coup, son destin bascule.

 


Une écriture organique


Le mouvement descendant de la fatalité au sein de cette fresque familiale m’a d’abord fait penser à un effet domino, puis à une cascade, puis plus précisément à un flux ralenti, sorte de coulée de lave qui brûle tout sur son passage. Pourquoi ce ressenti ?

Laurent Mauvignier utilise des phrases qui tardent à finir. Ce point final qui semble ne jamais arriver nous empêche de lever les yeux du texte. Mauvignier tient le lecteur, il retient son attention comme s’il fallait suivre du regard le doigt du médecin qui se déplace d’un point à un autre.

Les dialogues s’intègrent dans le récit sans l’interrompre, juste par un retour à la ligne discret. Il n’y a pas d’éclat de voix, pas de guillemets superflus annoncés par les deux points comme un effet théâtral, non, ici nous sommes devant un long écoulement de mots.

Ainsi, les phrases tortueuses coulent, poussent ou ramassent sur leur passage des précisions, des émotions qui leur donnent du poids. L’idée du poids des évènements antérieurs est centrale : le poids des ans, le poids des choix et de l’Histoire ont façonné les êtres. Ce rendu est possible parce que les pensées sont mises entre points-virgules, que certaines virgules normalement nécessaires disparaissent pour laisser filer le propos.

Mieux que toutes ces explications, en voici une illustration :


Pp. 200-201 :

Elle dit,

Tu nous as fait tellement peur

elle le dit,

Tellement peur

le répète. Elle a tourné autour du pot, du mot, elle n’a pas prononcé le mot mais tout de même, elle a bien dit qu’elle avait eu peur,

Tu nous as fait tellement peur –

histoire de laisser entendre que tout ça est terminé, sans avoir à ajouter qu’il ne faudrait pas que Marie-Ernestine pense que ça change quoi que ce soit à ce qu’on a décidé, non, ça ne changera rien du tout, elle peut promettre à sa fille que celle-ci rentrera tout prochainement à la maison et que personne ne lui parlera jamais plus de son accident, car elle dit

Ton accident

comme si c’était par maladresse ou par un hasard malheureux que la lame des ciseaux l’avait entaillée si profondément – mais non, n’en parlons pas, à quoi bon s’attarder encore sur ce qui s’est passé, on ne va pas y passer cent sept ans ; elle dit cent sept ans en haussant les épaules et en ajoutant qu’à son âge Marie-Ernestine ne doit pas regarder derrière elle, elle a la vie devant elle et que c’est ce qui compte, avoir la vie devant soi ; elle le répète, le décline sur tous les tons en jouant la joie et l’enthousiasme, la conviction,

Comment une jeune femme comme toi pourrait-elle toujours vivre dans le passé ? 

 

Lorsque l'auteur évoque le rapport de Marie-Ernestine avec le piano, il ne se contente pas de raconter la passion de Marie-Ernestine, il la donne à voir et à entendre. Le texte devient une partition musicale où le mot « piano » sature l’espace, créant une hypnose sonore qui suspend le temps du récit.


Pp. 62-63 :

Et pourtant, quelque chose glissait, la déviait de son intérêt ; quelque chose qui passait comme un songe,

le piano

une petite voix qui revenait

le piano le piano

et courait dans sa tête, des notes

le piano le piano le piano

qui résonnaient et disparaissaient.

 

 

Une technique d’écriture éblouissante


La plupart des conseils littéraires ne jurent que par les phrases courtes, ou du moins des phrases de taille variable sans être trop longues. L'idée est de revenir à la structure de base, compréhensible, dépolluée des scories, notamment celles qui nuisent aux textes de débutants qui ont la fâcheuse tendance à se « regarder écrire » c’est-à-dire à utiliser des expressions inutilement savantes ou « jolies ».


Alors, comment Laurent Mauvignier s’en sort-il pour nous embarquer avec ses phrases longues à n’en plus finir ?

Par une parfaite maîtrise de la langue. Ici, pas de scories, mais la clarté du propos à l’état pur, servie, bien sûr par le choix des mots, mais aussi par une ponctuation digne de l’orfèvre. J’ai plusieurs fois pensé aux correcteur.rice.s qui ont dû prendre un plaisir fou dans leur travail, car au-delà de la ponctuation, l’écriture des dialogues impose des choix qui vont à l’encontre des logiciels de correction, comme l’absence de majuscule en début de ligne… Je précise, parce que je trouve cela amusant, que pour les deux premières citations de cet article, le logiciel Antidote m’alerte : « De trop nombreuses tournures négatives (ne… pas) peuvent alourdir le texte, et laisser une impression de pessimisme », et me donne des conseils pour améliorer mon style !

Par une parfaite maîtrise de l’art de la conjugaison. Laurent Mauvignier opère des glissements subtils entre les temps. Rien n’accroche à la lecture. L’utilisation du présent pour raconter ce que ses ancêtres vivent donne au récit une urgence étouffante. Il n’utilise le passé que pour marquer l’antériorité et le conditionnel pour instiller le doute provoqué par ses rêveries. Ce système de conjugaison enferme les personnages dans un perpétuel présent dont ils ne peuvent s’échapper.


Ce texte est une formidable leçon d’écriture. On peut ne pas l’apprécier, mais on ne peut que souligner la perfection du rendu.

 


Après les dernières pages terribles et glaçantes, l’épilogue vient conclure en point d’orgue.

Cette coulée de lave s’arrête aux pieds de Laurent Mauvignier. Le travail de mémoire a porté ses fruits : en mettant des mots sur les silences, l’auteur parvient enfin à digérer les traumas de sa lignée.

Le regard de l'auteur sur cette maison vide change du tout au tout. Il s'agit d'une belle maison ancienne. L’imposant piano de Marie-Ernestine est toujours là. Quelques notes surgissent, jouées par des doigts enfantins. Elles font renaître la vie dans cette pièce aux volets clos depuis vingt ans.

L’émotion nous submerge. Elle m’a cueillie et j’ai versé une larme.

 

La Maison vide est une œuvre magistrale qui n’a rien à envier à celles des plus grands, ces auteurs qui ont su transformer leurs héros en figures universelles. Car je me souviendrai longtemps des personnages comme Jules, Firmin, Marie-Ernestine et Marguerite, mais aussi de Florentin Cabanel, professeur de piano.


J’aurai besoin de quelques jours avant de pouvoir ouvrir un autre livre, mais plus grave, cette lecture ébranlera ma capacité à écrire, comme si elle n’était plus légitime au regard de tant de perfection. Il faut alors beaucoup de courage pour se remettre en selle.

Pour terminer sur une note plus positive, je dirais que mon écriture a tout à apprendre de ce grand maître et je le remercie pour ce texte qui élève mon niveau d’exigence.


Couverture du livre La Maison vide, clé d'une ancienne demeure
La Maison vide, aux Editions de Minuit

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