Tant mieux d’Amélie Nothomb
- Franceline Burgel

- il y a 2 jours
- 4 min de lecture
Éditions Albin Michel, 2025
Certains attendent le prochain Nothomb comme le calendrier de la poste. Un par an, tout pile : un rythme qui a prouvé son efficacité et fait le bonheur d’Albin Michel, tant l’autrice reste une figure incontournable du paysage littéraire. L’éditeur ne s’y trompe pas et réitère sa recette : habiller la traditionnelle couverture blanche aux carrés rouges d’une jaquette présentant la photographie de l’écrivaine. Il ne prend même plus la peine de rédiger un 4e de couverture (ici, une simple phrase : « Tant mieux : la version joyeuse du sang-froid »), ce que je trouve regrettable, et osons le dire, un peu indécent pour les potentiels lecteurs qui doivent faire une confiance aveugle au seul nom de Nothomb ; comme si le patronyme présageait forcément d'une belle histoire. Acheter sans savoir, au motif de la notoriété : le procédé interroge.
Il y a quelques années que je n’avais pas lu Amélie Nothomb. J’ai donc décidé de me plonger dans ce dernier-né dont le titre est Tant mieux, sorte de mantra inventé par sa mère, lorsqu’elle était enfant, en réponse aux comportements inappropriés et décalés de sa propre mère et de ses parents.
Dans Tant mieux d'Amélie Nothomb, on suit essentiellement le parcours d’Adrienne (la mère d’Amélie Nothomb), âgée de 4 ans au début de l'histoire (et adulte à la fin). Sa grand-mère, elle, n’est que méchanceté et cruauté. Page 16 : « Une horrible femme ouvrit, le visage cousu de rides et l’air mauvais. » Plus loin, l’aïeule lancera à sa propre fille : « C’est ton sosie. Grosse, grasse et stupide. » Tout le monde en prend pour son grade, comme on dit aujourd’hui. Il y a « du lourd » dans la lignée généalogique maternelle.
L’objet pour conjurer l’enfer
Cette terrible femme (qu’on nomme par un ironique pied de nez « Bonne Maman ») offre un accueil glacial à sa petite-fille venue passer ses vacances d’été et lui fait mener une vie de tortionnaire : aliments à vomir, enfermement à double tour et une seule cuvette d’eau durant son séjour pour toute hygiène.
Dans cet univers, l’enfant joue avec rien, une simple cuillère en bois qui devient son amie, son doudou, véritable objet transitionnel à qui elle se confie pour conjurer ses peurs et son ennui. La cruauté de "Bonne Maman" n'a pas de limites, puisqu’elle refuse de laisser partir la petite avec ce rempart dérisoire, mais vital, à la fin des vacances.
La violence et les comportements dysfonctionnels ne sont pas l’apanage de la grand-mère. On découvre d'ailleurs un étrange et macabre triangle affectif impliquant les animaux de la maison. Cette grand-mère acariâtre préférait ses chats à ses propres enfants. En réaction, sa fille (la mère d'Adrienne) a développé une haine viscérale pour l'animal, au point de devenir une véritable "serial killeuse" de matous. Tuer le chat, c'est symboliquement atteindre la mère là où elle est sensible. Adrienne, elle, est confrontée au comportement de cette mère qui n’aime qu’une seule de ses trois filles et de son père qui frappe et trompe sa femme.
L’écriture Nothomb : l’épure jusqu’à l’os
Comme à son habitude, Nothomb livre des phrases dépouillées de tout superflu et renonce au décor. L’incipit nous lance dans l’arène : « “Debout là-dedans !” Devant l’inertie de la petite-fille, l’aïeule arracha d’une main la couette et de l’autre le corps de l’enfant, qu’elle traîna jusqu’à la salle à manger. Elle la jeta sur une chaise, face à sa place à table, où l’attendaient un bol de café au lait et une assiette de harengs au vinaigre. »
Ce refus du « gras » stylistique ne fait que souligner la sécheresse de la violence subie. J’aime cette entrée qui attrape le lecteur par le col, le plonge dans une scène comme s’il prenait une histoire en cours de route.
Rien ne vient adoucir le choc, pas même la distinction des voix : tout au long du livre, la fillette de quatre ans s’exprime avec l'acuité tranchante de ses bourreaux. Ce refus de différencier les voix, qui ferait hurler n’importe quel conseiller littéraire, devient ici un parti pris radical : chez Nothomb, l’esprit n’a pas d’âge, il n’a que des mots. La petite Adrienne analyse des actes dont elle ne devrait pas avoir conscience. Page 51, elle demande à quel âge ses parents ont perdu leur fortune.
L’absence de la voix enfantine d’Adrienne transforme le récit en une fable cruelle ou une tragédie antique où les personnages ne sont que des fonctions (La Grand-Mère, L’Enfant, La Mère). D’ailleurs, les dialogues représentent 80 % du livre, ce qui rapproche ce roman d’une pièce de théâtre.
Mécaniques générationnelles
Au travers des publications d’Amélie Nothomb, on connaissait pas mal de facettes de cette autrice. Ce livre en offre une de plus. C’est l’un des plus intimes qu’elle ait écrits. Ce qui est dommage, c’est que cet ouvrage ne nous en apprend guère plus que ce qu’elle livre déjà dans les médias. C’est un texte « éclair », dont la fulgurance laisse peu de traces, sinon le constat amer que la perversité et le traumatisme se transmettent mécaniquement d’une génération à l’autre.
Le contraste est saisissant avec La Maison vide de Mauvignier. Là où Nothomb procède par incisions rapides, Mauvignier détricote les silences généalogiques sur 700 pages, par des phrases à n’en plus finir. Ces deux approches se valent-elles ? L’exercice est subjectif, et je me garderais bien de donner des leçons. Pour moi, l’assimilation passe par le temps long. Si Tant mieux brille par ses « punchlines » et son efficacité chirurgicale, la lenteur introspective de Mauvignier s’accorde mieux à mon propre rythme. Résultat : le souvenir de Nothomb s’étiole quinze jours après la lecture, quand celui de La Maison vide reste gravé.
L’autofiction et le roman familial sont-ils une mode ? Sans doute, tant ces récits saturent l’air du temps. D’autres ouvrages m’attendent d’ailleurs dans ma pile à lire, comme Mon vrai nom est Élisabeth d’Adèle Yon. Mais il est fascinant de voir comment un sujet similaire peut engendrer des œuvres si diamétralement opposées. Est-ce un problème ? Assurément non, et « tant mieux » si cette diversité permet à chacun d’y trouver son compte.




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