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Le Rêve du Pêcheur de Hemley Boum

Prix littéraire Sciences Po 2024

Prix des Cinq Continents de la francophonie 2025

Paru en 2024 chez Gallimard. J'ai lu la version Folio.

 

Il est parfois difficile de tourner la page d’un coup de cœur littéraire. Après avoir été marquée par La Maison vide de Laurent Mauvignier, entrer dans l’univers de Hemley Boum a été un exercice laborieux, presque une épreuve d’endurance intellectuelle. On ne quitte pas si facilement une plume qui nous a habités pour s’immerger dans une nouvelle géographie mentale.


Le récit : Une quête entre deux mondes

Dans ce livre, Hemley Boum déploie son récit sur deux époques charnières. D’un côté, le Cameroun des années 50. Nous y suivons Zacharias, un pêcheur dont l’existence est liée au rythme du fleuve. Sa vie bascule, comme celle de nombreux pêcheurs comme lui, sous la double pression de l'arrivée d'entreprises étrangères et la lutte pour l’indépendance.

De l’autre côté, le Paris contemporain nous présente son petit-fils, Zack. Après un acte condamnable, on pourrait dire une erreur de jeunesse, Zack a dû quitter le Cameroun en jurant qu’il n’y mettrait plus les pieds. Ainsi, il a abandonné sa mère là-bas. En France, il devient psychologue clinicien. Mais Zack vit en apnée. On l'a projeté dans une autre géographie sans lui donner les mots pour lier son passé à ce présent imposé.


Le choc des cultures et la confusion des miroirs

Si je dois être parfaitement honnête dans cette critique, la première moitié du livre m’a, par moments, tenue à distance. Hemley Boum a choisi une structure en alternance systématique entre le passé et le présent, faisant rimer les époques et les destins. J’ai mis du temps à comprendre qui était qui, qui parlait à qui, et pourquoi ces deux histoires se ressemblaient tant. Cette symétrie, où deux générations vivent des trajectoires en écho, a créé chez moi une confusion qui a retardé mon immersion.

À ce brouillage structurel s’est ajoutée une réelle distance culturelle. La partie consacrée aux origines emprunte les codes du « conte », avec des valeurs et une lenteur qui me sont étrangères.

En revanche, j’ai beaucoup aimé les pages sur l’arrivée de Zack en France, et je crois que je suis vraiment entrée dans le livre à ce moment du récit. Ce regard inversé sur le monde occidental m'a interpellée. Ce n’est plus nous qui observons « l’autre » avec une curiosité exotique ; c’est nous qui devenons l’objet d’une observation fine, presque clinique.

À la page 247, Zack livre une réflexion sur sa perception des Blancs :

« Je m’aperçus que je n’arrivais pas à les distinguer. Leur visage et cette peau sans aspérités : pas un nez, des lèvres, des sourcils qui tranchent sur la figure comme c’est le cas pour nous, rien qui affirme et distingue une personnalité : tout de la même teinte, ce beige imprécis… »

Cette description transforme le visage européen en une surface indifférenciée et spectrale. Avec ce livre, j’ai appris le mot « hideur » (aspect, nature de ce qui est hideux : la hideur d’un visage). Cette « hideur » n’est pas seulement esthétique, elle est morale. La hideur du racisme « contaminait sans distinction l’offenseur et l’offensé ».


La mécanique de l’exil : Des corps empêchés d’agir

Ce qui est intéressant dans ce livre, c’est la manière dont Hemley Boum décortique la paralysie de l’exilé. À travers Zack, on comprend que les migrants sont des êtres « empêchés ». Leur trajectoire n’est pas seulement freinée par des frontières de barbelés ou des labyrinthes administratifs ; elle est lestée par un héritage traumatique qui colonise leur esprit.

En fuyant un lieu, l’exilé transporte avec lui l’onde de choc des séismes qui l’ont déraciné, le rendant parfois étranger à sa propre capacité d’agir. Cette paralysie du sujet, coincé entre une terre qu’il a fuie et une terre qui ne l’accueille que du bout des lèvres, rejoint les thématiques de Laurent Mauvignier sur le traumatisme. Comme dans La Maison vide, les personnages de Boum sont des prisonniers de l’Histoire, incapables d’habiter pleinement leur propre corps, car celui-ci appartient encore aux drames du passé.


L’ombre de Mauvignier : Le poids des ancêtres

Le dialogue entre ces deux auteurs m’a semblé constant durant ma lecture, créant un pont inattendu entre la littérature africaine contemporaine et le roman français du réel. Il y a une douleur commune dans leurs récits : celle de l’ignorance. Ne pas savoir d’où l’on vient pour comprendre pourquoi l’on souffre aujourd’hui.

Sur cette fragilité de l’existence, l’autrice m’a séduite par sa plume :

« Avoir été si heureux, si pleinement à sa place et avoir eu l’arrogance de prendre cela pour acquis. Ce serait la plus grande souffrance de sa vie. Au-delà des deuils impossibles, des déchirures et de la solitude, il y aurait la culpabilité sans remède d’avoir vécu ces heures-là en les trouvant presque méritées, ne pas en avoir perçu la fragilité. »

Cette citation montre à quel point Hemley Boum touche au cœur de la condition humaine. Que l’on soit au bord du Wouri ou dans une maison vide en France, l’effondrement du bonheur laisse la même trace indélébile.


Paradoxes et ruptures : L’impossible retour

Au-delà de cette structure en écho, je suis restée perplexe face au dénouement du roman. P. 274, Boum écrit :

« Couper les ponts, larguer les amarres et ne plus pouvoir revenir en arrière. Nous ne devrions pas avoir à avancer sans repères, sans protection, nous délester de tout ce que nous avons été, s’arracher à soi en espérant germer dans une nouvelle terre. Ceux qui ont ce privilège voyagent l’esprit léger. Ils partent de leur plein gré, sachant qu’ils peuvent revenir quand bon leur semble. Nos périples à nous ne prévoient aucun retour, nous ne sommes pas des voyageurs, mais des exilés. L’exil est un bannissement et une mutilation, il y a là quelque chose de profondément inhumain. »

Pourtant, la fin « heureuse », où Zack retrouve sa mère et sa grand-mère, semble contredire cette prémisse. Cette réunion familiale, bien que touchante, m’a paru trop « facile » pour panser une blessure incurable. Je me serais attendue à ce que le livre assume jusqu’au bout la noirceur de l’exil.


Réflexion sur l’écriture : L’humilité de l’écrivain du réel

En conclusion, ce livre a agi comme un miroir tendu à ma propre pratique de l’écriture. Il m’a forcée à admettre une frontière fondamentale : on écrit toujours depuis un « lieu » géographique, sensoriel et mental bien précis.

Je ne pourrais pas écrire un récit se déroulant au Cameroun ; sans mes repères sensoriels intimes, sans la connaissance précise de la géographie qui m’entoure, mon écriture perdrait sa vérité. Reconnaître cette limite n’est pas un aveu de désintérêt pour l’altérité, mais une forme d’humilité nécessaire pour rester juste. Cette lecture confirme mon besoin viscéral de l’histoire réelle, de l’ancrage dans le temps long des lieux. Je ne me sens aucunement attirée par les mondes imaginaires ou futuristes.

Ce sont ces récits sur la construction d’un être qui me poussent à persévérer dans l’écriture du réel. J’aime relater des destinées. Ce n’est pas pour rien que le métier de biographe m’a occupée près de quinze ans. Mes deux premiers romans illustrent ce positionnement littéraire, ce sera encore plus vrai dans mon troisième roman.


Le Rêve du Pêcheur est un livre qui mérite d’être lu. Même si je me suis parfois sentie étrangère à son univers, j’ai reconnu en Hemley Boum une voix majeure. On n’écrit jamais aussi bien que depuis le lieu que l’on habite, mais lire, c’est accepter de se laisser bousculer par la grandeur d’un imaginaire différent du nôtre.


Enfin, je renvoie les lecteurs de cet article qui s’intéressent à la problématique de l’exil à l’excellent livre de Achour Wamara Voyage au bout de l’exil aux éditions l’Harmattan, 2021, qui commence par : « Il n’y a pas d’exil heureux ». Encore un miroir de plus à l’œuvre de Hemley Boum.

 

Couverture du livre Le Rêve du pêcheur de Hemley Boum

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