Mon vrai nom est Élisabeth de Adèle Yon
Éditions du sous-sol
Paru en février 2025
Premier prix littéraire du Nouvel Obs (2025)
Prix France Télévisions (catégorie Essai, 2025)
Grand Prix des Lectrices de Elle (catégorie Non-Fiction, 2025)
Prix Régine-Deforges (2025)
Prix littéraire du Barreau de Marseille (2025)
Prix des libraires du Québec (2026)
Mon vrai nom est Élisabeth de Adèle Yon est le résultat d’une enquête que l'autrice a menée sur son arrière-grand-mère. Son point d’entrée est cette sensation personnelle de sombrer dans la folie, alors que circule dans la famille depuis toujours l’histoire de cette aïeule internée en hôpital psychiatrique. En toile de fond se profile également le suicide d’un oncle. Adèle Yon s’aventure ainsi dans les méandres d’un destin transgénérationnel.
Et d’ailleurs, quelle a été vraiment la maladie qui a touché son aïeule ? Quels soins a-t-elle reçus ? Comment cette pathologie a-t-elle été vécue par ses six enfants et sa famille élargie ?
Vaste chantier que de vouloir faire dire la vérité à l’Histoire.
Oser ranimer une souffrance
Dès le début du livre, on sent que les langues des descendants ont du mal à se délier. L’autrice doit lutter contre vents et marées pour simplement annoncer que la vie de Betsy (c’est ainsi qu’on appelait cette aïeule) l’intéresse, qu’elle désire mieux connaître qui elle a été.
Mais comment, aujourd’hui, mettre des mots sur ce qu’on taisait déjà à l’époque ? Il reste surtout de cette aïeule la douloureuse image d’une mère qui n’a pas su élever ses enfants.
Que contient réellement ce malaise ? S’agit-il seulement d’affirmer que Betsy était folle, ou, en creux, de se demander si la famille porte en son sein la responsabilité de cette folie ?
Qui était vraiment Betsy ? Quels ont été ses problèmes médicaux ? Quelle a été la vie de cette femme ? La construction du puzzle commence.
L’autrice cherche une photo pour mettre un visage sur un nom. Elle dit clairement qu’il y a un avant et un après le cliché qu’elle observe. En biographie, les photos sont essentielles à la reconstitution d’une mémoire. Elles mènent à des observations nouvelles qui ne verraient jamais le jour par le seul souvenir.
Ce visage, l’autrice l’avait peut-être déjà croisé, mais jamais elle ne s’était dit :
« Voici mon arrière-grand-mère, voici Betsy. Il se peut que je n’aie tout simplement pas réalisé qu’il s’agissait d’elle, n’y prêtant pour ainsi dire aucune attention, tant Betsy était pour moi le nom d’une peur qui n’avait pas de corps. Il se peut aussi que je n’aie pas été en mesure de comprendre qu’il s’agissait de Betsy, puisque toutes les images qui avaient traversé — et traversé est bien le mot — ma rétine ont pour point commun ceci : ce sont des portraits d’enfance ou de jeunesse sur lesquels figure un être au visage doux et calme. Elle était vieille, abîmée, et elle faisait peur. »
Adèle Yon étudie le lent rapprochement vers cette femme effrayante. Elle explique :
« Il me faut ce visage figé sur son fond vert, la radicale visibilité de tout ce qu’il ne dit pas, pour que la peur se mue en curiosité et la fascination en enquête. Je suis tombée sur ces deux yeux qui me fixaient depuis la mort. »
La forme de l’enquête pour construire le livre
Revenir aux origines pour comprendre le présent : j’ai immédiatement rapproché cette démarche de celle de Laurent Mauvignier dans La Maison vide. Mais tandis que ce dernier construit un récit romancé en faisant ruisseler l’histoire depuis l’ancêtre connu le plus éloigné jusqu’à lui-même (cf. ma critique de La Maison vide), Adèle Yon réunit divers supports issus de ses recherches. Cette construction rend d’ailleurs le livre difficile à classer, car il ne répond à aucun genre préétabli.
Ici, l'autrice fait alterner des échanges sous forme de dialogues avec certains membres de la famille, des réflexions personnelles, des documents d’archives, des textos et des rencontres avec des professionnels de la psychiatrie.
Le choix de la forme « enquête » plutôt que du roman répond à la nécessité de dresser un état des lieux technique de la prise en charge de la maladie mentale au milieu du XXᵉ siècle. Le sujet lui-même imposait le format du témoignage.
Ce long cheminement vers la vérité se construit principalement dans l’oralité. Adèle Yon reproduit ses échanges au plus près du verbatim, c’est-à-dire sans omettre les hésitations, les doutes, les questionnements, les surprises, les certitudes ou les colères des personnes qu’elle interroge.
Chaque début de partie s’ouvre par une page noire, perçue comme une avancée physique dans la mort. Cela donne un ouvrage protéiforme dans lequel s’entrecroisent l’histoire singulière d’une famille et celle des soins psychiatriques. Un accent particulier est mis sur le traitement de la schizophrénie (électrochocs, cure de Sakel, lobotomie) dans les années 50 et 60.
Un livre au plus près du matériau brut
J’ai beaucoup aimé cet aspect. Là où, chez Mauvignier, le récit romanesque prend des accents dramatiques, poétiques ou romantiques, nous sommes ici dans un récit brut, conservant ses scories (silences, opinions, doutes, entraves administratives, etc.), ce qui renforce la violence vécue par chaque personne interviewée.
Au chapitre III, la voix de Roseline illustre parfaitement la brutalité inhérente à l’asile d’aliénés, de l’intendance jusqu’aux soins :
« Mais alors, faut voir les soupes : elles étaient faites avec tous les papiers de beurre que les femmes avaient eus le matin au petit déjeuner, que sœur SJ amassait, mais qu’elles avaient léchés abondamment de toute façon. Et alors elle mettait ça dans la marmite pour que ça fasse des yeux dans le bouillon et elle mettait les légumes après. Moi quand je voyais que tout le monde avait léché son papier et qu’après ça venait directement dans la marmite, je me disais : ben dis donc bonjour… »
La violence se double de l’injustice subie par certaines femmes saines de corps et d’esprit qui se sont retrouvées enfermées dans ces lieux : une jeune fille dont on n’avait pas compris qu’elle était sourde et qu’on croyait folle, ou encore des femmes sujettes à des crises d’épilepsie (cf. mon article sur La Sauvageonne des Maures de Michel Lacombe).
Les femmes qui entraient à l’asile étaient destinées à y rester jusqu’à la fin de leurs jours. Seule l’évolution de la pharmacopée a permis à toute une génération de malades de sortir de ces lieux d’incarcération à la fin des années 60.
Une prise de conscience vertigineuse
Quelle a été la vraie raison qui a poussé le mari de Betsy, André, à demander la pratique d’une lobotomie ? A-t-il cherché à réduire le caractère impulsif de sa femme pour satisfaire son propre confort d’existence ? On pensait alors que les maladies mentales étaient purement organiques, dédouanant ainsi l’entourage social et culturel.
L’autrice met le doigt sur une question clé : la chronologie des événements. Le pouvoir d’André sur Betsy (qui décide, en tant que chef de famille, de la faire lobotomiser), les naissances successives des enfants (pourquoi continuer à faire des enfants à cette femme dont l’état s’aggrave après chaque grossesse ?), l’entrave à sa liberté personnelle… Tout cela n’a-t-il pas poussé Betsy vers une colère intérieure étouffée, formant un couvercle hermétique sur elle comme celui d’une Cocotte-Minute sous pression ?
Autrement dit : Betsy était-elle vraiment schizophrène, ou plutôt en décalage avec son époque et en quête de liberté ? Ses réactions émanaient-elles de violences plus anciennes (la piste de l’inceste est effleurée) ?
L’autrice n’apporte pas de réponse définitive. En revanche, la colère l’envahit en prenant conscience de la souffrance subie par son aïeule et en regrettant que cette dernière n’ait pas eu sa place dans ce monde.
Les archives retrouvées par l’autrice ne sont guère plus exploitables que les souvenirs de l’entourage. Lorsqu’elles existent (nombre d’entre elles ont disparu), elles sont partielles, tronquées, et nous laissent dans l’incertitude. La valeur des documents et ce qu’ils laissent entrevoir sont au cœur du livre. Ils ne détiennent pas la vérité absolue, car ils sont assujettis aux réglementations et aux pratiques médicales de l’époque.
La créativité au service du propos
Mon vrai nom est Elisabeth est un objet littéraire singulier, un véritable OVNI par sa forme atypique.
Si cette originalité confère une vraie force au livre, elle met surtout en valeur la démarche de chercheuse de l’autrice, actant un parti pris éditorial riche de sens. Un pari qui a dû exiger beaucoup d'audace : lorsqu’on s'attaque à un tel projet, la question du format est cruciale pour donner toute sa puissance au texte.
Par ailleurs, la forme de l’enquête participe du flou qu’Adèle Yon laisse transparaître ; un flou historique, ni tout à fait blanc ni tout à fait noir, chargé de considérations diverses. Cela reflète très bien la brume qui subsistait dans le cerveau de Betsy après sa lobotomie : cette impression d’être soi-même sans plus maîtriser son être ni ses pensées.
Cette forme m’a rappelé l’ouvrage Les Gens dans l’enveloppe d’Isabelle Monnin, qui redonnait vie aux personnages d’anciennes photos (accompagné d’un album musical d’Alex Beaupain).
Et c’est presque comme une cerise sur le gâteau qu'au fil des pages, l’écriture d’Adèle Yon se révèle particulièrement juste et poétique :
« La montagne nous suit du regard tandis que nous gravissons en silence sa pente jusqu’au village. »
Adèle Yon ne nous apporte pas de réponses clés en main à toutes ses interrogations, mais son récit est particulièrement sensible. Il aborde de front la place de la femme, la société patriarcale, l’histoire de la psychiatrie, la psychogénéalogie et le rôle de la religion.
La vie de Betsy aura été une montagne de souffrances, un volcan dont les retombées sont venues impacter toute la famille, et principalement ses enfants, qui n’ont pas réussi à reconnaître en elle une figure maternelle.
L’habillage du livre
Je reviens au titre : Mon vrai nom est Élisabeth. Il est particulièrement bien trouvé, car d’une part il redonne la parole, la voix à celle que l’on n’a pas su écouter (article « mon »), et d’autre part réhabilite l’usage du prénom Élisabeth, donc une dignité à celle qu’on avait invisibilisée derrière l’étiquette familière Betsy. Élisabeth donc, nous parle depuis la nuit des temps grâce à ce titre qui lui permet de réinvestir la place qui aurait dû être la sienne. C’est un choix émouvant pour le lecteur, surtout après avoir refermé le livre.
Pour plus d’impact, j’aurais personnellement utilisé l’imparfait : Mon vrai nom était Elisabeth.
L'imparfait aurait ancré le titre dans la nostalgie d'une identité perdue, rappelant que cette femme a d'abord existé avant d'être ensevelie sous les diagnostics et les silences. Cela aurait rendu la fermeture du livre plus poignante encore.
L’illustration de couverture exprime elle aussi avec finesse la complexité du sujet, ce patchwork de sources et de sentiments à nu.
Une très belle découverte !





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