De Femme et d’Acier de Cécile Chabaud
- Franceline Burgel

- il y a 4 jours
- 5 min de lecture
De Femme et d'Acier a reçu le Prix des Femmes de Lettres et le Prix de l’Aventure humaine
Une lecture pour commémorer
Si j’ai sorti de ma pile à lire De femme et d’Acier, de Cécile Chabaud, en ce début novembre, c’est parce que je savais que cette lecture me permettrait de prendre part aux commémorations de la fin de la Grande Guerre.
Mon grand-père paternel fêtait juste ses vingt ans en août 1914, ce qui, malheureusement, le conduisit immédiatement dans les tranchées. Il fut blessé en août 1916, soigné, puis renvoyé sur le front. La Somme, Verdun, la Serbie, rien ne lui fut épargné. De retour au pays en 1918, il resta célibataire quelques années. Un jour, sa future belle-mère le prit en pitié et lui offrit la main de sa fille, ma grand-mère, alors que cette dernière en aimait un autre.
Quand je lis les lignes que consacre Cécile Chabaud à Verdun, je me demande encore aujourd’hui quels dégâts ont causé ces horreurs dans le cerveau de mon aïeul : « Dans la nuit, les combats faisaient rage, de nouveaux blessés arrivèrent à travers champs… Des chairs en bouillie, des cadavres vivants aux plaies nues, qui boitaient, prenant misérablement appui les uns sur les autres, des restes d’hommes déchirés, meurtris, poussés par l’espérance d’être enfin protégés. »
En ces temps de conflits à travers le monde, on ne peut que saluer cet ouvrage qui rouvre les pages les plus sombres de notre Histoire pour nous flanquer devant les yeux, mieux que tout média actuel, les horreurs provoquées par les armes. Oui, les guerres éteignent des vies, des amours, des projets et même l’espérance. C’est ce que j’ai modestement voulu exposer dans mon premier roman, Paleysin, qui fait se rapprocher deux femmes : l’une ayant perdu son mari aimé au cours de la Grande Guerre, et l’autre assistant impuissante au départ de son fiancé, en 1939.
Nicole Girard Mangin : seule femme médecin du front
Le deuxième mérite de cette œuvre est de porter au grand jour une femme que l’Histoire a totalement invisibilisée.
Nicole Girard Mangin se retrouve sur le front à la suite d’une erreur faite sur son nom (le secrétaire des armées ayant transformé Girard en Gérard). Ainsi, elle devient la seule femme médecin à parvenir sur les lieux du conflit. Femme de caractère, elle saisit l’occasion pour prendre sa place dans la défense du pays, quand sa position lui permet de fuir le pire.
Dans ces années de descente en enfer, son acharnement à soigner restera exemplaire : son courage et ses qualités professionnelles dépassèrent bien souvent celles des hommes. Elle s’imposera comme une figure incontournable dans le traitement des maladies contagieuses, combattra notamment les deux grands fléaux qu'ont été la tuberculose et la grippe espagnole.
Un roman féministe
Le livre fait prendre conscience du chemin parcouru par les femmes en un siècle.
Jeune et brillante au début du XXe siècle, Nicole Mangin rencontre André, l’homme idéal, jeune dandy soigné et beau. Elle lâche ses encyclopédies, minaude, cherche à le séduire par de belles tenues. L’autrice lui fait dire : « J’aimais son regard sur moi, et c’est par ses yeux que je devins femme. »
Pourtant, la jeune Nicole hésite à se marier : « Me marier, c’était renoncer à tout autre projet. » « D’où me venaient ces caprices d’enfant gâtée face au bonheur qui s’offrait ? »
Finalement, « les noces eurent lieu, grandioses. Alors, mes journées devinrent navrantes. » […] « Je n’étais plus que la femme de. »
Malgré la naissance d’un garçon, le sacrifice de Nicole devient intolérable face à l’infidélité d’André. Le couple divorce et Nicole recouvre sa liberté. Elle vouera le reste de sa vie aux malades et blessés.
Une fiction très réussie
Cécile Chabaud a saisi à pleines mains les archives familiales de Nicole Mangin. On perçoit l’ampleur du travail de reconstruction historique et des recherches fastidieuses que la mise en contexte nécessite.
À la lecture, on ne peut pas vraiment distinguer ce qui relève de l’interprétation de ce qui relève de la réalité. C’est un peu la limite de l’exercice, si j’ose dire, ce qui toutefois n’enlève rien à la qualité du résultat. En tant que biographe et romancière, je trouve cet exercice enrichissant et plaisant : le choix d’un sujet devient un acte conscient, politique, humaniste et féministe.
Ici, la structure du récit est particulièrement efficace. L'autrice fait alterner deux temporalités, créant un mouvement de balancier entre elles.
L’instant présent : Nicole Mangin est allongée. On comprend qu’elle vit ses dernières heures, en prise à un endormissement progressif. Alors qu’elle est presque immobile sur son lit, tous ces sens sont en éveil. Elle observe ce qui l’entoure : l’infime poussière virevoltante, la photo posée à ses côtés…
« Paris force la fenêtre de ma chambre, par la bouche d’une ménagère qui beugle sa hargne et jure, déchaînée. Son mari, ivre, tempête à son tour, plus fort, et elle de riposter, s’égosillant comme une furie. Des histoires de beuveries, de cocufiages à répétition, que sais-je. L’impudeur d’une chamaillerie de caniveau. Oh, il faut que cela cesse… »
« Les poussières continuent leur éternel ballet, minuscules dans la lente dégradation de la lumière. Celles-ci sont inoffensives et se déplacent, aériennes, insouciantes, sans mauvaises pensées. Maman, tu es peut-être parmi elles, qui me caressent imperceptiblement. »
Le passé : Les moments forts de son existence, ses apports dans le domaine de la médecine et ses combats sont mis en scène en autant d’analepses. Le mécanisme est puissant, oscillant entre calme et furie des hommes, mouvement et immobilité.
Ce tangage d'avant en arrière s'arrêtera dans la mort de Nicole Mangin, en juin 1919, à quarante ans.
Enfin, j'ai beaucoup apprécié l’écriture de Cécile Chabaud qui reflète parfaitement l’époque qu'elle met en scène (mœurs, décor, dialogues, vocabulaire), avec des expressions qui sonnent juste : « lacer ses bottines », « garde ton énergie et ton colère », « encore en camisole »…
Une source d’inspiration pour mon écriture
Je conserverai précieusement De Femme et d’Acier dans ma bibliothèque, car ce texte sera source d’inspiration pour mon écriture au moins à trois niveaux : la forme, le style, le message.
1. La Forme
Une structure non linéaire peut être le meilleur véhicule pour explorer l’intensité d’une vie. Cela m’inspire à envisager, dans mes propres écrits, comment l’imbrication des temporalités peut révéler la complexité psychologique d’un personnage.
2. Le Style
L’écriture de Cécile Chabaud est remarquablement efficace. Elle est à la fois fluide et claire sans être simple, et parvient à se mettre entièrement au service de l’histoire, sachant se faire oublier pour laisser la place au destin de Nicole Girard Mangin et à la puissance des événements historiques.
3. Le Message
À travers le destin de Nicole Girard Mangin, Cécile Chabaud s’attaque à l’invisibilité systémique des femmes. Elle me rappelle que si le choix d’un sujet est toujours un acte conscient, le roman peut devenir un excellent moyen de parler d’une cause (ici, le féminisme et le devoir de mémoire) pour celles et ceux dont l’Histoire officielle a souvent tu les actions.
Aujourd’hui, je sais qui a été Nicole Girard Mangin.




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