top of page

Priez pour nous de Lionel Duroy : la vie n’est pas un long fleuve tranquille (autofiction)

Dernière mise à jour : 28 août 2025

Lionel Duroy, journaliste et écrivain, signe ce roman largement autobiographique en 1990. Il y raconte l’histoire des Guidon de Repeynac, une famille de la noblesse désargentée qui, après avoir été expulsée de son appartement à Neuilly, est relogée dans un HLM de banlieue. Le récit est celui de William, un des enfants.

Cette histoire fait immédiatement penser à La vie est un long fleuve tranquille d’Étienne Chatiliez, film sorti deux ans plus tôt que ce roman.

Je découvre Lionel Duroy avec ce livre, et cette découverte m’a enchantée. Voici un roman comme je les aime. D’abord, il dit quelque chose d’une époque, et cela m’accroche aussitôt, ensuite il nous empoigne par sa progression tragique. L’écriture est fluide, agréable à lire, et tellement efficace… Je peine à interrompre ma lecture pour prendre quelques notes.

 

Un roman reflet d’une époque

Lorsqu’on écrit, restituer une époque est parfois difficile. La tâche de Lionel Duroy a été facilitée par la mise en lumière de son propre vécu.

L’entrée dans cette histoire, c’est d’abord un énorme déchirement. Une famille bourgeoise de Neuilly se retrouve dans un HLM en banlieue parisienne. La mère ne s’en remet pas. Elle juge ses voisins, ne comprend pas qu’elle leur ressemble désormais, et garde dans un coin du minuscule appartement quelques menus mobiliers Louis XVI. Au fond d’elle, l’espoir jamais tari de revenir à sa vie d’avant.

Le HLM des « Bois brûlé » apparaît comme un environnement froid, uniforme où règnent le mépris de classe et le racisme. Nous sommes dans les années soixante, juste après la guerre d’Algérie, période de grands changements sociaux en France : la cité des « bicots » qu’on doit traverser fait peur. On s’y ferait trancher la gorge si la voiture avait le malheur de tomber en panne. « Ce sont des bêtes, ces gens-là », dit la mère.

Dans la cité, les gens parlent du « baron » et de la « baronne » qui conservent tant qu’ils le peuvent leurs habitudes comme leurs vêtements. Les gosses usent jusqu’à la corde leur short de flanelle grise et leur col roulé noir. Dans les allées, les voisins se moquent. Pourtant, les habitants, tous confondus, se croisent le dimanche à la messe. Une expression qui m’a renvoyée à ma propre enfance : « bonté divine ! »

Nous sommes à une époque où la mère de famille est économiquement dépendante et totalement soumise aux décisions de son mari. Son mari est « un monstre » de lui faire vivre ça.

L’époque, c’est enfin cette Peugeot 203 qui traverse le livre tel un personnage à part entière. Son état est un reflet de la décrépitude de la famille : elle est cabossée, mal entretenue, mais on s’y attache comme à un symbole de fierté. Elle est à la fois l’unique moyen de transport et un témoin silencieux de leurs difficultés et de leur déclin.

 

Une progression tragique dans les yeux d’un adolescent

Le point de vue narratif de William permet à l’auteur de ne pas aborder les raisons qui poussent ses parents à agir. Cette option tend encore davantage le récit, parce qu’il renforce l'impuissance de l'adolescent face à leur défaillance.

Plusieurs images m’ont bien plu. Lorsque William observe les adultes manger :

« [ils] mangeaient exactement de la même façon. Ou plutôt ils ne mangeaient pas, ils broutaient, la bouche au ras du chou [ils mangent de la choucroute], prête à engloutir ce que lèverait la fourchette. Entre deux coups de fourche, ils mastiquaient avec des bruits d’éponge, les joues gonflées, laissant parfois perler quelques gouttes ou gicler un jet sous pression de leurs lèvres trempées. »

« Elle riait tout en pleurant, et ça faisait comme un arc-en-ciel sur son visage ».

« Il lui picorait l’oreille, le cou, la joue, cependant qu’on la voyait se racornir, se durcir, se ramasser sur elle-même comme un menhir de gélatine sous l’effet d’un chalumeau. »

William trouve refuge dans la 203 que son père utilise tous les jours pour son travail : « De se retrouver dans la voiture, c’était comme d’être dans un autre pays, très loin du collège. » William n’a que son imagination pour occuper son temps : « Toto [son père] roulait à présent en laissant pendre son bras à la portière, et moi, je pouvais passer la journée, agrippé au dossier de son siège, à boire le vent. Je fermais les yeux, je rejetais ma tête en arrière pour chasser les cheveux et je le laissais s’engouffrer dans ma bouche, dans mon nez. Toto fonçait, fonçait, je guettais le moment où la force de l’air me couperait le souffle. Alors j’avalais ma salive comme un noyé, des larmes giclaient de dessous mes paupières. J’étais en perdition dans le cockpit arraché d’un Messerchmitt, ivre et aveugle, suivant à la lettre les instructions de la tour de contrôle pour ramener mon zinc, pour sauver ma peau. »

William revient souvent vers le seul vestige de sa vie passée à Neuilly, conservé comme une relique : un train électrique qu’on installe dans le salon autour duquel on vient s’asseoir en famille. Un train qui tourne en rond dans l’appartement trop exigu, comme lui.

Que vit-il réellement ? Une tempête sans fin. La mère, malheureuse, sombre dans la dépression et la folie, elle en devient violente et effrayante. Son mari, commercial sans grande envergure, ne voulant pas la décevoir, enchaîne les mauvaises décisions, plongeant la famille dans un tourbillon de catastrophes. Pour la mère, tout est la faute du père.

Le lecteur se demande jusqu’où les galères vont conduire les personnages. De toute part, le bateau prend l’eau (l’expulsion, les saisies, le feu, etc.). Dans cette progression tragique, le titre, Priez pour nous, sonne comme une injonction faite aux lecteurs.

C'est un fait, la religion tient une large part dans les malheurs de la famille. Les parents ne semblent pas s’en apercevoir, mais William le ressent peu à peu. Si pour la mère, la foi est une bouée de sauvetage, les enfants, eux, souffrent d'un cadre religieux imposé. On continue coûte que coûte à se rendre au catéchisme : « On avait d’abord appris à reconnaître tous les péchés : péché d’orgueil, de jalousie, de gourmandise, de mensonge, etc., avant de mesurer à quel point c’était difficile de les éviter ». La scolarisation des enfants dans un établissement catholique strict et rigide renforce le malaise. Les professeurs refusent d’entendre les raisons du retard de ces enfants désormais vêtus comme des miséreux. Ils en deviennent des monstres. Les enfants sont terrifiés. Leur exclusion pour impayé est inévitable. La rentrée suivante, le père ne scolarise pas ses enfants. Ces derniers sont encore en tenue de plage à l’arrivée des grands froids.

La prière, la confession deviennent des rituels vides de sens, une imploration désespérée. William se demande pourquoi le seigneur qu’il doit prier laisse ses parents s’aimer à la folie puis se déchirer. Les parents ne s’aiment plus, pourtant, sa mère est encore enceinte (elle le sera plusieurs fois tout au long du livre), elle perdra un bébé. Le Bon Dieu se moque-t-il ?

« Priez pour nous », lit-on encore, lorsqu’on repose le livre.

 

L'écriture jeune et dynamique, une bouffée d'oxygène au cœur du drame

À quelques moments du texte, on se surprend à croire à la fin du calvaire. La joie refait surface le temps de quelques pages.

Le père emmène les enfants dans ses combines. De vraies aventures aux portes du danger, qui laissent le lecteur surpris par l’inconscience de ce père de famille, mais qui mettent un peu de piment dans un quotidien triste à mourir des jeunes adolescents. William ressent les premiers émois amoureux. Son imagination lui fait oublier l’instant.

 Toto prend le parti de faire rêver sa femme en lui annonçant qu’il a un piston [en la personne de Bouchet-Borin] pour un appartement aux « Belles feuilles », un immeuble dans un quartier digne de leur rang. Ragaillardie par la promesse, la mère questionne son mari tous les jours : « Tu as vu Bouchet-Borin ? » Question qui tourne en boucle durant des pages et des pages, jusqu’à en devenir comique : « Tu as vu Bouchet-Borin, oui ou non ? Enfin Toto, c’est tout de même invraisemblable… » Le lecteur reste suspendu à cette attente de savoir si oui ou non Toto aura pu obtenir cet appartement rêvé.

La légèreté de la plume, portée par le regard de l'enfant, offre un contrepoint nécessaire à la descente aux enfers des personnages : « À ce moment quelqu’un a fait “hé hé hé”, avec une voix de nez, comme le grand-père O’Hara dans Lucky Luke ».

« Les premiers jours, elle a pioncé comme une malheureuse, ça oui. J’te fous mon billet que même les chars allemands ne l’auraient pas réveillée. Ha ! ha ! ha ! »

À force de manœuvrer dans des galères, on en devient grossier :

« enfin, quoi, merde ! » 

« mais merde, papa, t’as vu l’heure ? » 

« on s’en fout ! »

Les points d’interrogations et d’exclamation affluent.


 

Le temps à l’œuvre

On fait un bond de quelques années dans le dernier chapitre du livre. Le temps sera l’unique vecteur de transformation positive de cette histoire. Les enfants grandissent coûte que coûte. On apprend, presque par miracle, que William a finalement obtenu un bac de philo. Il veut devenir écrivain.

Les grands quittent la maison et savourent leur liberté. Cette liberté n’est pas illusoire, elle est réelle, pleine et entière. C’est une délivrance doublée d’un vertige. Que faire de ce temps et d’un espace sans limites ? Comment donner un sens à sa vie lorsqu’on a reçu que des signaux de détresse pour tout repère ? : « C’est soûlant cette impression de faire ce qu’on voulait de notre vie, Nicolas [son frère] et moi. Quand on était ensemble, le monde autour n’offrait plus aucune résistance. On pouvait décider de peindre toute la nuit, commander des jambons beurre à 4 heures de l’après-midi, aller en stop à la cinémathèque, rentrer à pied la nuit, boire du thé jusqu’à l’aube en lisant du Cendrars. Tout paraissait possible. Et personne ne nous demandait quoi que ce soit. La boulangère avait même parfois un sourire tendre quand on sautait du lit jusque chez elle, vers midi. »

William tombe amoureux de Véronique. Cet amour le renvoie au modèle parental et à l’obsession, ou la peur, de ne pas reproduire leurs erreurs. Sa liberté est menacée.

 

Alors, Priez pour nous est-il un roman, comme on peut le lire sur la première page ? Aujourd'hui, on parlerait d'autofiction. Lionel Duroy reste dans un schéma chronologique de son récit, même si l'agencement de certains épisodes viennent créer de la tension, et certains événements servent de points pivots à l’histoire.

Ce récit autobiographique, s’il méritait d’être exposé pour son côté douloureusement singulier, n’a pas reçu un bon écho dans la famille de l’auteur. Le contraire aurait été étonnant. Quoi qu’il en soit, Lionel Duroy a dépassé ses peurs pour l’écrire. Sans doute a-t-il été torturé par un besoin impérieux d’afficher au grand jour, de révéler une enfance traumatisante pour pouvoir se reconstruire, quel qu'en fût le prix. En ce sens, la rédaction de ce récit représente un travail d’anamnèse assez remarquable.


En tant qu'écrivaine, je tire deux enseignements majeurs de ce roman.

Premièrement, le choix du point de vue est primordial. Le regard d'un enfant, à la fois naïf et d'une cruelle lucidité, permet de raconter une histoire de déchéance sans jugement. Ce choix narratif peut s'avérer complexe, et je l'ai moi-même expérimenté en travaillant sur mon troisième roman. Trouver le point de vue idéal a été un véritable casse-tête, nécessitant de nombreuses versions des premières pages avant que je puisse enfin me décider.

Deuxièmement, le pouvoir du détail est essentiel. Duroy utilise des éléments concrets par petites touches (Peugeot 203, train électrique, short de flanelle, etc.) pour donner vie à ses personnages et rendre le récit tangible. Pas besoin d'en faire des tartines, il suffit de doser les descriptions avec précision. C'est d'ailleurs une chose que je fais naturellement quand j'écris.


La foi joue un rôle important dans la descente en enfer de la famille Guidon de Repeynac
Priez pour nous : une écriture dynamique au service d'un récit poignant

Commentaires


©2019 par Franceline Burgel auteure. Créé avec Wix.com

bottom of page