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Le village de l'Allemand, de Boualem Sansal

Grand Prix RTL - Lire 2008

Grand Prix SGDL du roman 2008


Le nom de Boualem Sansal a souvent circulé dans les médias ces derniers mois du fait, entre autres, de l’incarcération de cet auteur dans les geôles algériennes entre novembre 2024 et novembre 2025. Pour ma part, je n’avais jamais rien lu de lui. C’est maintenant chose faite.


Les grandes lignes de l’histoire

Un couple germano-algérien est assassiné dans un petit village algérien. Leurs deux fils ont été élevés en France par leur tante et son mari. Lorsqu'ils apprennent la tragédie, l’aîné, nommé Rachel, âgé de 36 ans, se rend sur les lieux du massacre. Il y découvre que son père était en réalité un ancien officier SS, expert en gaz, et notamment du Zyklon-B utilisé dans les centres de mise à mort comme Auschwitz. Cette découverte est un choc. Rachel part sur les traces de son père pour comprendre qui il était vraiment et quel rôle il a tenu au sein de cette industrie.

Son jeune frère, lui, établit des parallèles entre le nazisme et l’islamisation de la cité.


La question centrale que pose Boualem Sansal est celle-ci : sommes-nous coupables des crimes de nos pères, de ceux de nos frères ou de nos enfants ?

 

Un récit en forme de démonstration

Le fils aîné cherche à comprendre : son père n’était-il qu’un rouage, un maillon de la chaîne meurtrière, ou bien la tête pensante et agissante d’une extermination de masse ? Dans cette recherche de la vérité, Sansal pousse la mise en situation et évoque l’industrie de la mort avec une froideur clinique terrifiante, s'inscrivant dans la lignée d'Hannah Arendt ou de Primo Levi.

« Une chambre vaste avec un plafond haut les rassure. Allez savoir pourquoi. La nature humaine est insaisissable, car le résultat est le même et les condamnés le savaient. La préférence des Sonder-kommandos allait évidemment aux chambres de grande taille. Moins d’effort, plus de morts, résultat qui horripilait les servants des kremas lorsque la capacité de leurs fours n’était pas en adéquation avec les quantités livrées. Les cadavres s’entassent un peu partout, ça pourrit, ça attire les rats, les mouches et tutti quanti, ce qui est bien le summum du désordre. »

« Gérer une exploitation de cette nature n’est pas si facile qu’il n’y paraît. C’est de la grande industrie, avec tous les pépins que l’on peut imaginer, les problèmes de mains-d’œuvre, dont la sous-qualification et l’absentéisme, les coupures de courant, les ruptures de stock, le déséquilibre entre l’offre et la demande des chambres et des kremas, qui bouleverse les plannings, casse les rythmes de travail, crée des goulots d’étranglement et du chômage technique ».

À la défaite, le père s’est caché, n’a jamais rien dit, il n’a jamais été jugé. Devant un tribunal, il aurait pu répondre de ses actes. Le fils du bourreau, lui, ne peut rien. Il subit. Il porte le poids de la « honte indélébile ». Alors, le fils aîné doit-il payer pour son père ? Est-ce à lui de demander pardon aux victimes ?


En réponse au poème de Primo Levi « Si c’est un homme », Sansal écrit : Les enfants ne savent pas ; Ils vivent, ils jouent, ils aiment. Et quand ce qui fut vient à eux ; Les drames légués par les parents ; Ils sont devant des questions étranges, Des silences glacés, Et des ombres sans nom. Ma maison s’est écroulée et la peine m’accable ; Et ne sais pas pourquoi. Mon père ne m’a rien dit.


Bien que Sansal constate que les rescapés ne manifestent aucune colère, aucune haine, ni besoin de vengeance, il pousse son protagoniste à se rendre sur les lieux de mémoire. Il ira au Yad Vashem, où sont répertoriées toutes les victimes de la Shoah. Il devra citer le nom de chaque victime et lui demander pardon.


Cette lecture m’a appris le terme « propitiatoire » qui, dans le contexte du livre, renvoie à l’idée de chercher à racheter une faute ou à conjurer un malheur. Une prière propitiatoire.


Le message de Boualem Sansal est clair : les bourreaux sont des hommes. Ils doivent être condamnés pour leurs actes. Dire qu’ils ne sont pas des hommes revient à les décharger du poids de leur responsabilité, à leur accorder une absolution indue. Tant que des actes odieux seront commis par des hommes ordinaires, on peut considérer que l'horreur peut resurgir partout.

 

Le changement de perspective Boualem Sansal opère ensuite un changement de focale. Il crée un décalage géographique et temporel pour rapprocher la problématique de la Shoah de celle de l’islamisation des banlieues. C’est une comparaison osée, mais pertinente puisqu’il montre que les mécanismes de soumission, la haine de l’autre et la bureaucratie de l’endoctrinement se ressemblent.

En quelques paragraphes, il pose sa démonstration :

« Quand les premiers islamistes sont arrivés, nous les avons applaudis, ils s’étaient dressés contre le tyran et ses hommes, là-bas, en Algérie [...]. Ils étaient marrants avec leur uniforme de kamikaze de l’Antiquité, le chapelet en bandoulière, la barbe en bataille, le front cabossé, le regard brûlant, la sandale tout-terrain, on aimait bien leurs discours de rappeurs d’Allah, leur disponibilité de curé de campagne, leur endurance de sapeurs-pompiers des pauvres. [...] Ils nous avaient appris combien il est exaltant d’avoir des gens à haïr et de désirer leur mort jusqu’à en perdre le sommeil. [...] Les êtres haïssables, nous les appelions les infidèles, les kouffars, les tyrans. »

Ainsi le second fils conclut que la cité devient un camp de concentration où il faut se cacher. On est fiché, surveillé. Tout est sous contrôle : longueur de la barbe, gestes rituels, sermon du vendredi. Et le lecteur se dit : « il ne manque plus que les chambres à gaz » !

Boualem Sansal publiait ce texte en 2008. À cette date, les tours jumelles étaient tombées. La mécanique était en marche au niveau mondial. La suite a tristement donné raison à l'auteur : les mécanismes de haine qu'il décrivait ont ensanglanté Paris lors des attentats de 2015, tandis que le conflit israélo-palestinien est devenu le combustible d'un nouvel antisémitisme, mimant les schémas du passé.

 

La forme de ce roman

Sansal alterne entre la vie courante vécue par le second fils et les pages du journal de son frère Rachel. Dans ce va-et-vient, la douleur est omniprésente. Elle traverse les générations et les continents. Elle circule, créant un pont entre l’horreur d’hier et l’angoisse d’aujourd’hui.

On ne sait rien de la mère algérienne. Avait-elle connaissance du passé de son époux ? Après coup, je trouve cela assez curieux. Le récit est presque un huis clos masculin : entre père et fils, entre frères, entre SS et islamistes. Je m’interroge : les horreurs entre humains ne sont-elles qu’une affaire d’hommes ?

En tant que biographe, j’ai pu constater que malheureusement le bourreau n’est pas forcément une figure lointaine, cantonnée aux livres d’histoire ou aux champs de bataille. Il s’immisce aussi dans la banalité des vies ordinaires et s’installe au cœur de l’intimité familiale. Il faut faire preuve de tact, depuis le recueil de la parole jusqu’à la formulation écrite : par exemple, aborder la question d’une manière factuelle, contextualiser, accueillir les émotions et les silences que ces récits font naître.

En tant que romancière, je mesure grâce à ce livre à quel point un récit gagne en puissance lorsqu’il est porté par un message clair. Je parlais plus haut de démonstration : Boualem Sansal ne se contente pas de raconter, il édifie. Il a su mettre en scène son idée de façon magistrale, sans jamais sacrifier la force du décor à la rigueur de son propos. Au-delà du fond, c’est donc la construction même de ce roman qui force l’admiration.

 

Une écriture limpide

À mon habitude, j’ai relevé quelques phrases qui m’inspirent dans ma propre écriture. Parlant d’Ophélie, femme de Rachel : « Elle refuse tout ce qui gâche son bonheur, qui met du sable sur ses habitudes, qui jette des nuages dans son jardin. » Parlant du village algérien : « Tout était parfaitement encaissé. Deux, trois maisons parties à l’assaut du ciel étaient restées là, à mi-chemin, inachevées, abandonnées à la ruine. » « Les pneus chuintaient comme des serpents écrasés ». « À l’entrée de Sétif, le soleil poursuivait sa descente vers l’ouest, mais tapait aussi fort qu’une presse hydraulique à midi. »

Sansal excelle dans sa façon de planter un décor. Ainsi, l’arrivée de Rachel dans le village où vivaient ses parents est immersive :

« On se sent petit, perdu, condamné. En maints endroits, il n’y a point de frontière entre le ciel et la terre, le vide et l’ocre sont partout où l’œil se pose. On se voit avancer vers un mur de sable infini et fuyant et tout à coup on est bouleversé par l’idée que le plan est en train de se refermer derrière nous. Comment expliquer simplement en termes de matheux, je dirais qu’on est entré pour les humains que nous sommes dans un espace non euclidien... »

 

Après ces deux livres magnifiques que sont De Femme et d’acier de Cécile Chabaud et Le Village de l’Allemand de Boualem Sansal, qui nous plongent dans les deux grands conflits mondiaux du XXe siècle, j’ai décidé de m’aérer l’esprit avec un livre plus léger. Mais le Goncourt m’a fait de l’œil, et j’ai donc tiré de ma pile à lire La Maison vide de Laurent Mauvignier, qui, je le sais, va me replonger dans les guerres du XXe. Mon œil de biographe aura guidé ma main. Si Boualem Sansal nous confronte à la tragédie du savoir, Laurent Mauvignier, lui, semble nous confronter à la tragédie du non-dit.


Couverture du livre Le village de l'Allemand, de Boualem Sansal

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